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Stéphane MALLARMÉ, un professeur malheureux

Le Lycée Janson de Sailly se glorifie d’avoir compté des personnages fameux dans les rangs de ses élèves, mais aussi parmi son personnel enseignant. Raphaël Prudencio a constitué récemment avec ses élèves une jolie petite « Anthologie des écrivains jansoniens ». Parmi les personnalités littéraires ayant enseigné à Janson, on compte Germain Nouveau, Stéphane Mallarmé, Emile Faguet, André Bellessort, Paul Guth. De tous ces noms, celui de Mallarmé est assurément le plus célèbre, le plus prestigieux ; mais, hélas, le passage du poète dans cet établissement, qui venait d’être inauguré, n’est certainement pas la page la plus glorieuse de sa biographie ni de l’histoire de Janson de Sailly.

Paul Valéry, dans la  préface aux Thèmes anglais, ouvrage pédagogique posthume de l’auteur du Coup de dé, écrit que « les rapports de Mallarmé avec sa fonction étaient difficiles. Le métier l’ennuyait à mort. La classe à faire fut à peu près la seule chose dont on l’eût entendu se plaindre. »[1] Ces lignes, à elles seules, expliquent en grande partie tout ce que nous allons voir.

 

 

Trente ans de carrière

Le 17 septembre 1863 Stéphane Mallarmé est reçu aux épreuves du Certificat d’Aptitude à l’Enseignement de l’Anglais. Ce n’est pas une vocation : le poète a choisi un gagne-pain. Nommé au lycée de Tournon, en Ardèche[2], Il entame alors une carrière de trente ans qu’il  semble avoir vécue comme un long calvaire.

Ce parcours douloureux le conduisit de Tournon (d’où il fut renvoyé sous la pression de parents d’élèves choqués de certains vers publiés par le poète), à Besançon, puis à Avignon l’année suivante. Après qu’il eut été mis en congé sur sa demande, le voici enfin, en 1871,  à Paris, au lycée Condorcet[3], comme professeur de sixième. Il y reste treize ans. En octobre 1884, il fait sa rentrée au tout nouveau lycée Janson de Sailly. Cette nomination est loin de le réjouir, principalement parce qu’il juge l’établissement trop éloigné de son domicile (il habite 87 rue de Rome)[4]. Combien de fois, dans sa correspondance, déplore-t-il d’être obligé de « traverser Paris » ! D’ailleurs il se sent mal dans son nouvel établissement, comme en témoignent ces lignes d’une lettre datée du 2 juin 1885 : « Ce misérable lycée lointain est, le matin à part, plus fatigant, l’été, par la grande chaleur ; il m’écoeure et je me sens près de vomir dans le calice des rhododendrons, dont se fleurit ironiquement sa cour. »

Il aurait souhaité retourner à Condorcet, mais ses appuis ne parviennent qu’à obtenir pour lui une nomination au Collège Rollin (actuellement lycée Jacques Decour). C’est un moindre mal, car c’est plus près de chez lui. Mallarmé ne sera donc resté qu’une année scolaire (moins les congés et les absences) à Janson de Sailly.

En 1891 il sollicite un congé du 1er avril au 1er juillet, qu’il fait prolonger jusqu’en octobre. Enfin, en juillet 1893, invoquant des raisons de santé[5], il est admis à la retraite, après trente années et un jour de service[6].

Ainsi s’achève une carrière professorale que personne n’osera qualifier de brillante.

 

Un professeur mal noté

Du début jusqu’à la fin de sa carrière, Mallarmé fut un professeur mal noté, mal vu par sa hiérarchie, considéré avec méfiance, parfois avec sévérité, voire avec mépris.

Bien sûr, les proviseurs et les recteurs avaient eu vent de ses activités de littérateur : dans les rapports qui le concernent, nombreuses sont les allusions, le plus souvent critiques, parfois ironiques aux écrits du poète[7]. De toute évidence, Mallarmé détone dans le milieu, d’autant plus que sa courtoisie, ses allures distinguées (ces qualités sont souvent rappelées, même dans les rapports les plus négatifs) empêchent de le considérer comme un sujet rebelle, aux idées subversives. Bref, il intrigue, il déplaît.

Mais il serait peut-être trop facile d’accuser aujourd’hui l’étroitesse de vue de ceux qui, proviseurs et inspecteurs, le ménagèrent si peu. Sans doute manquaient-ils pour la plupart d’ouverture d’esprit et possédaient-ils en matière de littérature des conceptions par trop académiques, sans doute leurs préjugés à l’égard de la poésie moderne ne jouaient-ils pas en faveur de Mallarmé ; toutefois ils n’avaient pas à juger un poète, mais un enseignant et force est de constater que notre professeur d’anglais était loin d’être irréprochable[8].

Examinons, en suivant la chronologie, quelques-uns des avis formulés par l’administration sur le fonctionnaire Mallarmé, « chargé d’une division d’anglais », abonné aux classes de sixième, en nous bornant à sa carrière parisienne.

Jusqu’en 1876, au lycée Fontanes (nouveau nom du lycée Condorcet depuis le 1er mai 1874), Mallarmé n’est pas trop mal noté, mais la situation se dégrade en 1876. Le proviseur, Charles Legrand, le 5 mai de cette année, n’est pas tendre : « Dans l’opinion de l’Inspection Générale, il paraît que M. Mallarmé n’est pas très fort en langue anglaise, et que, malgré l’avertissement bienveillant qui lui a été donné l’an dernier, il n’a rien fait pour acquérir ce qui lui manque pour être à la hauteur de ses fonctions. Ce professeur s’occupe d’autre chose que de son enseignement et de ses élèves. Il recherche la notoriété et, sans doute, un certain profit, dans des publications qui n’ont aucun rapport avec la nature de ses fonctions au Lycée Fontanes. » En bas du rapport, le proviseur a ajouté une note à propos des travaux littéraires de Mallarmé : « productions insensées (le mot est souligné), en prose ou en vers. Ceux qui lisent ces étranges élucubrations du cerveau de M. Mallarmé doivent s’étonner qu’il occupe une chaire au lycée Fontanes. » Voici sa conclusion : « En résumé, M. Mallarmé est un homme bien élevé, d’une excellente tenue, mais un professeur médiocre, et, peut-être, insuffisant. » Cette année-là, le recteur écrit : Les notes de cette année sont regrettables : j’avertis M. Mallarmé. »

L’année suivante, légère éclaircie : le même proviseur, Ch. Legrand, reconnaît que le professeur « a fait quelques efforts pour tenir son enseignement et ses connaissances personnelles à un niveau convenable ». Il ajoute qu’ « il est intelligent et [que] ses manières ne manquent pas d’une certaine distinction. » Mais les critiques arrivent aussitôt : « Toutefois, par ses habitudes et ses relations, sous le prétexte d’être artiste et poëte[9] (dans l’ordre des incompris), il m’a toujours paru un peu en dehors des mœurs réglées et sérieuses du professorat. »[10]

Un nouveau proviseur est nommé l’année suivante à la tête de l’établissement. C’est Julien Gérard, latiniste distingué. Ce dernier eut d’emblée encore moins de considération pour son professeur d’anglais. Son verdict est sans appel : « Professeur médiocre ; de tons et de manières vulgaires ; qu’on est étonné de trouver dans un lycée de Paris. » Une fiche de renseignements confidentiels de l’Inspection Générale de cette année 1879 n’est guère plus élogieuse : « M. Stéphane Mallarmé a publié un livre sur les mots anglais[11], écrit dans un français, si c’est du français, parsemé d’anglicismes, peut-être pour compenser les gallicismes en anglais ; il est encore loin du compte. C’est dommage qu’il n’ait pas voulu apprendre l’anglais et se former à l’enseignement pour lequel il semblait avoir des dispositions. Il faut regretter qu’il ait été enlevé trop tôt à la tranquillité de la province où il aurait pu travailler sérieusement. » Cependant en juin de cette année, son proviseur reconnaît qu’il a « fait des efforts pour élever son enseignement et améliorer sa tenue ; [il] a besoin de suivre les conseils qui lui sont donnés. » L’année suivante, le même inspecteur (Lerambert) persiste dans son jugement : « Puisque M. Mallarmé reste professeur d’anglais au lycée Fontanes, qu’il apprenne l’anglais ... » Il critique vivement sa méthode et notamment le fait que Mallarmé apprenne à ses élèves des chansons de nourrice (Nursery Rhymes) et il conclut de façon terrible : « On serait tenté de se demander si l’on n’est pas en présence d’un malade. »

Le passage de Mallarmé à Janson fut bref, d’autant qu’il sollicita rapidement un congé de trois mois (pendant lequel il fut, selon le proviseur, « avantageusement suppléé par M. O’ Gallighan ») et qu’il manqua souvent[12]. Une note de l’Inspection précise que « M. Mallarmé a demandé un congé aussitôt après l’inspection. Il ne supporte pas son transfèrement à Passy. Sous ce rapport, l’Administration  Centrale est mieux informée que nous.[13]Quant à son cours, il m’a paru en progrès, en ce sens que M. Mallarmé résiste mieux à la tentation de son imagination curieuse qui est de donner des étymologies fines et suspectes. Il s’occupe davantage de sa classe et de l’élève. » On note une certaine bienveillance de la part de ce proviseur, Edouard Kortz, agrégé de grammaire.

Un poste lui est alors offert au Collège Rollin à la rentrée 1885. Dans ce nouvel établissement, le blason pédagogique de Mallarmé ne se redore guère. La preuve en est la note confidentielle de l’Inspection en 1887 : « Je regrette que M. Mallarmé ne soit qu’un homme d’esprit très bien élevé. Il est très innocemment étranger aux devoirs du professorat … A Rollin on est un peu embarrassé de cette recrue qui fait le service sans le faire. » Voici maintenant le rapport du directeur du Collège Rollin, daté du 25 avril 1888 : « M. Mallarmé a le caractère très doux, très bienveillant, mais faible et sans énergie. Il a beaucoup de peine à obtenir l’ordre et le silence. Sa santé est fort mauvaise et le retient souvent chez lui. en somme, on constate peu de progrès dans ses classes. » La rubrique « Proposition du directeur au bas du document porte ces mots : « Il conviendrait de le remplacer par un agrégé ».

Le rapport de l’Inspection Générale en 1890 est un peu moins négatif, mais le constat sur l’insuffisance pédagogique est sans appel : « M. Stéphane Mallarmé est apprécié, dit-on, dans le groupe des poètes décadents, pour la bonté de sa nature et la générosité de son caractère. Il a tout l’air, en effet, d’un excellent homme ; il a même une très bonne tenue. Mais on voit qu’il n’a jamais appris à tenir une classe ; il ne regarde pas ses élèves, ne sait pas occuper leur attention. C’est dommage, car certaines parties de sa méthode ne seraient pas mauvaises, si le tout ne restait pas sans effet. Au point de vue de la discipline, il n’a pas eu de difficultés sérieuses depuis le commencement de cette année. »

Il y a quelque chose de pénible à suivre le fil de cette carrière qui n’épargna pas au poète les tracasseries, les affronts, voire les humiliations. Ses spéculations sur le langage, l’hermétisme de sa poésie, ses idées originales sur la langue anglaise, tout cela contribuait à le marginaliser dans le milieu scolaire. Quant à ses compétences linguistiques, il est difficile de se faire une idée précise : sur ce point, les témoignages (y compris ceux de ses inspecteurs) divergent . Ce qui est sûr, c’est qu’il y eut de sa part à l’égard de son métier un »manque d’investissement », pour reprendre le jargon douteux des conseils de classe d’aujourd’hui.

 

[1] Stéphane Mallarmé, Thèmes anglais pour toutes les grammaires, préface de P.Valéry, Gallimard 1937

[2] « Ce nom me fait horreur. Et pourtant il renferme les deux mots auxquels j’ai voué ma vie – Art, dèche… » Lettre à Henri Cazalis et Des Essarts du 30 août 1864

[3]  Avec un traitement de 1800 frs.

[4]  51 minutes à pied, selon le site Mappy.

[5] « A cause d’un état général maladif, que détermine la fatigue de l’enseignement », pour reprendre les mots qu’il emploie dans sa lettre au Ministre, le 28 juillet 1893.

[6] Durant ces trente années, il y eut de nombreuses interruptions du fait des congés et des absences pour raison de santé : on atteint le chiffre de 34 mois et 4 jours.

[7] Déjà en 1866 J. M. Deynez, le proviseur du lycée de Tournon définissait ainsi le poète-professeur ; « Esprit cultivé mais prétentieux ; parlant beaucoup de poésie et d’idéal, mais professant une médiocre estime pour le Sens commun ».

[8] Nous possédons le témoignage de l’écrivain Léon-Paul Fargue, qui eut la chance ( ?) d’avoir Mallarmé comme professeur d’anglais au Collège Rollin, lorsqu’il avait une dizaine d’années. Dans Portraits de famille (Janin J.-B., Paris 1947), il rapporte quelques souvenirs pittoresques de ses cours d’anglais : « Mallarmé se mettait quelquefois en retard et nous faisions la queue d’assez longs instants devant la porte de la classe … Les poches de son pardessus étaient bourrées à se découdre de journaux, de bouquins et de plaquettes. » Une fois entré en classe, nous dit Fargue, il se plongeait dans la lecture et ce n’était que lorsque le bruit ambiant devenait trop fort qu’il entamait son cours.

[9] Le mot est encore souvent orthographié ainsi à l’époque.

[10] Rapport du 10 juin 1878

[11] Il s’agit du seul ouvrage pédagogique de Mallarmé publié de son vivant : Les Mots anglais, Chez Truchy, Leroy Frères, Successeurs, Paris 1878,

[12] Dans une lettre à un ami, il explique son stratagème pour organiser ses absences de manière à se ménager de bons week-ends et pouvoir ainsi aller canoter sur sa yole en acajou. Cela ne passa pas inaperçu : « Il m’a semblé, écrit-il, remarquer que l’Administration me tenait un peu à distance, évitant les rencontres, pour ne pas avoir à s’exprimer sur mes absences. »

[13] Allusion probable aux interventions de relations influentes que Mallarmé avait fait jouer en sa faveur.


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